La libération de Tilly 27

Petit village de moins de 600 habitants, dans le département de l'Eure, proche de Vernon et de Giverny (jardins de Claude Monet)
 
Histoire de Tilly (la libération de Tilly)


Sommaire


Chapitre I 70 ème anniversaire de la libération de Tilly
Chapitre II Tilly se souvient de Tilly




Chapitre I

Tilly
1940 – 1944




Dès la mobilisation, la plupart des hommes de notre région sont concentrés sur Vernon et les alentours. L’armée réquisitionne tout le matériel disponible, tracteurs, chevaux, camionnettes, tout cela n’a rien de véritablement militaire. C’est le 8 juin 1940 que Vernon subit un terrible bombardement, le jour du marché. Ce même jour en fin d’après midi, l’ennemi est à Tilly, heureusement sans grabuge. L’hiver 1940 – 1941 est très rude, la neige abondante forme des congères atteignant parfois deux mètres de hauteur et détériore le réseau électrique. le courant est interrompu, les privations commencent. Dès 1942, les réquisitions recommencent et apparaissent les cartes d’alimentation, les tickets de pain, de café, les cartes de tabac. Tout cela est moins dur que dans les villes, mais il faut faire très attention et ne pas trop le faire savoir à l’ennemi. On se débrouille tant bien que mal. Le fameux système ‘ D ’, cher aux français est mis en application. Imprudent également de conserver les tracts provenants de la France Libre. Ceux qui possédaient encore un poste radio qui s’appelait alors le T.S.F. (et non déposé en mairie), guettaient les fameux ‘ messages personnels ’ des Français parlent aux Français '.
Qui ne se souvient pas de la fameuse ‘ citroën ’, la traction avant? L’histoire de cette voiture est extraordinaire et est très liée à la seconde guerre, à la résistance, à la libération. C’était celle de la milice, des officiers Allemands, de la gestapo, mais aussi celle des résistants aux brassards F.F.I. ou F.F.L., bons ou mauvais nous n’en jugerons pas aujourd’hui.Si le prix du carburant, une essence qui était alors ordinaire, car on ignorait le super et encore moins le super sans plomb semblait peu chère. C’était le produit qui était assez rare. Dans le meilleur des cas, les maires des communes se voyaient attribuer mensuellement un bon de 20 litres d’essence. Qui ne se rappelle pas de ces voitures chargées de bouteilles de gaz, alimentées au charbon de bois que l’on nommait ' gazogène ’. Les déplacements étaient difficiles, alors la bicyclette était un moyen simple et plus économique. C’était la période où ces petites reines devaient arborer non seulement une plaque de propriété mais également une immatriculation en bonne et due forme, tout comme la remorque que l’on y attelait pour transporter les marchandises, et même des personnes (faisait taxi). Mais comme tout véhicule, celui-ci méritait un entretien qui devenait de plus en plus difficile, pneus, chambres à air. Il ne s’agissait pas de partir en oubliant la pompe, les rustines, la colle pour réparer les chambres à air. Les crevaisons étaient fréquentes étant donné l’état des routes. Certains en mal de chambres et de pneus, entouraient les roues avec du tuyau d’arrosage bourré de bouchons. Inutile de décrire le spectacle lorsque le tuyau s’usait. En campagne, le cheval et la carriole restaient le moyen le plus sûr.
A Tilly, qui se souvient de l’abbé Desprès à la soutane hautement patriotique? Le pauvre fut mal averti de l’arrivée des Allemands et encore moins, plus tard, de l’arrivée des Anglais. Sa 402 avait été réquisitionnée. Les hommes sont réquisitionnés pour planter des pieux dans la plaine. Ces pieux, appelés ‘ asperges de Rommel ’, étaient destinés à stopper les actions des parachutistes et éventuellement des planeurs. Mr. Pillard, instituteur dans la commune, était chef de groupe dans le milieu F.F.I. et encadrait quelques hommes discrets et courageux: Mrs. Roussel, Mico, Cressant, Leviels, le couple Mayeux et Mme Pillard qui était agent de liaison. La nuit, ces hommes allaient scier aux trois quarts les pieux plantés dans la journée afin qu’ils puissent tomber à la moindre pression. Les Allemands avaient installé un projecteur à la sortie du village, entre Panilleuse et Tilly, fin 1942 début 1943. Les servants vivaient sous tente et allumaient le phare pratiquement tous les soirs pendant une heure ou deux dès la tombée de la nuit. Ceux-ci étaient connus des habitants et venaient de temps à autre faire des courses à l’épicerie d’une manière plutôt amicale. Un soir, quelques semaines avant la libération, un chasseur bombardier a lâché deux bombes en piqué. l’une n’a pas éclaté, l’autre est tombée sur les W.C., à quelques mètres du phare qui est resté éteint depuis cet évènement. Un projet de capture, voire d’élimination des servants avait germé dans l’esprit du groupe de résistants mais, par peur de représailles éventuelles, le chef de groupe Mr. Pillard s’y est opposé. A Tilly, le début de l’année 1944 est assez calme, les bombardements s’intensifient dans les grandes villes, les ' SS ’ manoeuvrent dans la région. C’est un calme relatif. C’est au mois de mai que l’on entend parler d’un éventuel débarquement quelque part en Normandie.
Enfin le 6 juin à 5 heures du matin, raconte Mr. Boitte (maire de la commune), je suis réveillé par un sous officier Allemand qui m’ordonne de prendre un cheval et une charrette et d’aller chercher des armes entreposées à la salle des fêtes de Bois-Jérôme. Deux soldats m’accompagnent. Il fait un temps gris et pluvieux. Les soldats Allemands semblent inquiets et je comprends pourquoi. On dit que les Anglais sont en train de débarquer sur les plages Normandes. Le 13 juin, les forteresses volantes bombardent avec intensité entre Tilly et Panilleuse. Plus de 50 bombes y sont lâchées pour tenter de couper la route nationale 181, mais l’objectif n’est pas atteint. Anglais et Américains sont à Vernon les 26 et 27 août. Depuis des mois, la plupart des habitants avaient creusé des tranchées dans les jardins où chacun allait se mettre à l’abri lors des bombardements et des tirs d’artillerie. Le 27 août, un dimanche, un drame atroce. Une grand-mère met ses petits enfants à l’abri dans une tranchée (près de l’école), Jacques, Gilbert, Liliane, et Christian. La grand-mère part traire ses vaches quand un obus tombe sur la tranchée. Mr. Pillard (instituteur), avec l’aide de la grand-mère découvrent l’atrocité du drame, dégagent les blessés et les allongent sur des matelas de fortune.

Jacques, affreusement mutilé, est décédé immédiatement. Gilbert, touché aux jambes, sera évacué à la libération sur Evreux. Liliane, blessée au ventre, et Christian seront transportés en voiture à cheval chez le médecin de Tourny et mourront pendant le transport. Au moment où Mr Bonte (alors à la ferme des Ruelles), qui s’apprêtait à soigner ses bêtes, un tir anglais fut déclenché pour déloger les Allemands stationnés à la ferme fut touché par un éclat d’obus et sera transporté à Vernon puis Evreux où il décéda. Dans le même temps, un Lituanien enrôlé de force dans l’armée allemande et déserteur, réfugié à la ferme chez Mr Bauchy au N° 16 rue Grande, décida de quitter la tranchée pour se cacher à l’écurie. Il fut tué en traversant la cour. Mme. Riedel, mère de André Riedel, était tuée pendant les bombardements de Vernon en 1940. Peu avant l’arrivée des troupes, une terrible explosion retentit. S’agissait-il de l’artillerie ou d’explosifs à retardement posés par les Allemands? Quatre bâtiments de la ferme de Saulseuse, dont une magnifique grange furent détruits. Toute la récolte qui venait d’être rentrée a été détruite ainsi que 400 moutons. Pas une de ces bêtes ne survécût. A ce moment, Anglais et Américains sont à Vernon. Les Anglais traversent la seine. Des rapports de la résistance signalent que l’ennemi a abandonné les berges dans le secteur de Vernonnet. La route de Tilly est réputée libre, du moins dans la partie basse. Le village serait tenu par une compagnie de fantassins et des ‘ SS ’. Les premiers chars traversent la Seine au moyen de portières flottantes construites pendant la nuit. Le 1er WORCESTERSHIRE prend position à la fontaine de Tilly. Les premiers fantassins avancent prudemment, la route effectue une série de courbes. Les hommes de tête reçoivent le feu de mitrailleuses. Cette attaque soudaine arrête la progression à cause de la nature du terrain. Un char ' tigre ' allemand descend la côte. Deux canons anti-chars sont mis en place et contrôlent la route sur près de 400 mètres. A la vue du char ' tigre ', un premier coup de feu fait mouche, puis deux autres qui pénètrent dans la caisse du char. Les trappes s’ouvrent précipitamment et les membres survivants de l’équipage évacuent le char qui s’enflamme.
Le 1er WORCESTERSHIRE vient de se heurter à l’élément principal de la contre-attaque par les Allemands qui ont l’avantage de connaître le terrain. Les Anglais manquent de chars et ne connaissent pas le terrain, mais ont un excellent soutient de l’artillerie. Les Allemands occupent les flancs escarpés de la route. Des affrontements ont lieu de part et d’autre de la route. A cause de la nuit noire et des pluies torrentielles, aucune patrouille en profondeur n’a pu être lancée. Un second pont baptisé GOLIATH est construit et ouvert à la circulation. Les chars arrivent, et à 12h45 l’attaque est lancée afin de prendre la ferme des Ruelles. C’était le 28 août. A 14h00, Tilly est entre les mains des Anglais, vingt-cinq prisonniers sont faits. Tous les habitants de Tilly ont fait un accueil chaleureux à la compagnie des HAMPSHIRE. Durant 11 jours elle campa au village pour un repos bien mérité. C’était le premier repos depuis le 6 juin.
 
Charles REEVES, libérateur de Tilly, est venu le 10 juin 1994 accompagné de trois camarades, déposer une gerbe au monument aux morts de Tilly
 
Plaque commémorative sur le monument aux morts de Tilly, rappelle la mort de 26 soldats
du 1er WORCESTERSHIRE, route de Tilly les 27 et 28 août 1944. Le plus jeune avait 18 ans.



Une stèle a été inaugurée à la Fontaine de Tilly le 27 août 2000
par une délégation de vétérans du bataillon, elle commémore
les hommes du 1er WORCESTERSHIRE REGIMENT tombés lors
de la libération du village.





Progression de l'armée Britanique


Bibliographie
Archives Départementales
Archives communales
Documents personnels

Remerciements aux personnes citées qui ont accepté de me confier leurs souvenirs.

Willy HUGUENEL



Cérémonie du 70ème anniversaire de la libération de Tilly
(le 26 Août 2014)

Il y a 70 ans déjà, pendant plusieurs jours, les Britaniques ont dû affronter les batteries et les chars Allemands.
Le 1st Worcestershire Regiment réalise l'opération 'Neptune', franchissement de la Seine. Ce ne sont pas moins de 2000 hommes qui se sont rassemblés dans les rues de Vernon le soir du 25 Août 1944.
Dans la soirée, une première tentative de franchissement a échoué. Ce ne sera que le lendemain, 26 Août à partir de 4 heures du matin, dans l'obscurité, que les fantassins franchiront, non sans mal, le pont au tablier brisé.
A l'aube, la nuit est remplacée par un écran de fumée artificielle pour masquer les troupes qui traversent sur des canots d'assaut ou à pied.
Les deux premiers bateaux sont coulés, il n'y aura eu que 3 survivants sur 30 personnes.
C'est avec grande difficulté que les Britaniques progressent sur l'autre rive. A 16h, le 26 août, les bataillons de la 43rd Wessex Division occupent les positions qui leur avaient été fixées. Après une nuit d'orage, c'est le 27 Août que la progression reprend sur la route de Tilly, en direction de Gisors. Les fantassins Britanniques se heurtent à la résistance de la 49e Division d'Infanterie Allemande, qui n'a cessé de se renforcer depuis le 21 août. Les pertes sont importantes. Les Britanniques ont perdu 600 hommes en 4 jours, les Allemands 1600 hommes. 12 résistants ont été tués, s'ajoutant aux 107 morts civils des quatre derniers mois. Cette victoire a été cruciale et a permis aux troupes alliées de poursuivre leur marche vers l'est.
Ce sont 770 chars Britaniques qui auront franchi la Seine en trois jours, grâce à la construction d'un pont flottant, qui a été effectuée en 28 heures seulement, et qui permettait le passage de véhicules pesant jusqu'à 40 tonnes.
Le Maréchal Montgomery a franchi la Seine à Vernon le 1er septembre 1944.
Cette opération est restée gravée dans les annales militaires comme un exploit.

C'est donc le 26 Août 2014 de 15h30 à 18h, que, personnalités civiles et militaires, anciens combattants accompagnés d' une trentaine de Vernonnais et d’enfants des écoles avec leurs enseignants, se sont rendus en divers points de la ville, pour fleurir et se recueillir devant les plaques et les sépultures des combattants et résistants morts pour la liberté de la France.
La cérémonie à la Fontaine de Tilly, où se trouvait à l'époque, le poste de commandement du bataillon, ainsi que les mortiers de soutient et le poste de secours avancé, s'est déroulée à partir de 16h05.
La commune de Tilly, ainsi que la ville de Vernon, ont procédé chacune à un dépôt de gerbe en mémoire des soldats du 1er bataillon du régiment du Worcestershire qui ont donné leur vie pour la liberté.



Chapitre II

Tilly se souvient de Tilly



L’histoire du monde se fabrique avec des histoires d’hommes.
Au fur et à mesure que passe le temps, inexorablement, le passé laisse la place au présent qui la cède aussitôt à l’avenir. Mais rien ne se perd, rien ne se détruit, et, pour éclairer l’avenir, le passé ne s’éteint pas.
Les hommes bâtissent leurs villages avec leurs mains, mais aussi avec leurs souvenirs, pour que les générations qui s’en vont laissent leur empreinte sur celles qui les suivent. Et avec leurs souvenirs, ils sont tous historiens ! Pas besoin des livres, puisque ce sont eux qui les écrivent, même s’ils ne les écrivent qu’en paroles, à la veillée du soir ou au café des amitiés… Il suffit de peu de chose pour que surgisse la question : « Au fait ! Tu te rappelles ? … »
A Tilly, à peine deux lieues de Vernon, aux portes de la Normandie, ils ont voulu se poser cette question. Ils ont décidé d’ajouter leur vie à la déjà longue histoire de leur petit village.
Continuer l’histoire quand les grands historiens ont arrêté la pendule du passé quelque part avant, quand d’autres ne la remettrons en marche que plus tard. Tilly reprend son passé pour aller jusqu’à son présent, peut-être pour mieux refaire son avenir qui, comme en de nombreux villages de France, semble difficile à construire.
Car, si, depuis quelque temps, il faut bien le dire, « tout fout l’camp ! », de nouvelles valeurs semblent réapparaître. Il faut que le village demeure, en s’inscrivant avec les autres, dans la véritable grande histoire de France.
Que s’est-il passé depuis …1940 ?
Car c’est depuis ce temps que Tilly a décidé de raconter. Depuis ces années qui restent la plus grande marque, à peine cicatrisée de ce siècle.
Alors, avant de parler aussi des autres choses de ce passé, jusqu’au Tilly d’aujourd’hui, et parce que l’histoire va commencer de s’écrire l’année d’un fameux 50ème anniversaire, celui de la libération de la France, ceux qui étaient là, et heureusement le sont encore, ceux-là se souviennent et racontent...
Monsieur Hubert BOITTE, aujourd’hui Maire de Tilly se souvient de la déclaration de guerre de Septembre 1939, de la mobilisation générale, des réquisitions hâtives (rien n’était prêt bien sûr !...), d’une armée Française démunie qui allait encore, malgré tout, et « comme en 14 » comme on dit, repartir « la fleur au fusil » !...

Laissons le parler :

Dès la mobilisation générale, la plupart des hommes de notre région sont concentrés sur Vernon et ses alentours (Saint Marcel, Saint Just, Saint Pierre d’Autils…). L’armée réquisitionne tout le matériel disponible, tracteurs, chevaux, camionnettes … Tout cela n’a rien de véritablement militaire !
En Mai 1940, ces tristes convois partent vers le Nord, car c’est l’armée Allemande qui a envahi la Belgique. On entend jusqu’ici le grondement sourd et sinistre des canons. La « Luftwaffe » multiplie ses raids aériens. Un soldat Français est mortellement blessé au bord de la grande route, tout près...
C’est le 20 mai que commence le long exode des gens venus du Nord. Tous fuient, sans savoir vraiment où, remplissant les chariots, parfois avec leurs morts...
C’est le 8 Juin 1940 que la ville de Vernon subit un terrible bombardement, le jour du marché. Le 9, j’entends dire que les Allemands sont à Forges les Eaux. A ce moment, à la radio, la voix de Paul Reynaud annonce la patrie en danger. Le même jour, en fin d’après-midi, l’ennemi est à Tilly. Heureusement sans grabuge !
Contrairement à la nôtre, l’armée Allemande semble avoir tout pour combattre : Des hommes et du matériel en parfait état. Cela n’augure rien de bon !
L’hiver 40-41 est très dur, la neige abondante forme des congères atteignant parfois deux mètres de haut et détériore le réseau électrique. Le courant est interrompu, les privations commencent.
Dès 1942, recommencent les réquisitions et apparaissent les cartes d’alimentation Tickets de pain, de café. Cartes de tabac. Bien sûr, tout cela est moins dur que dans les villes, mais il faut néanmoins faire très attention et ne pas trop le faire savoir à ‘ennemi. On se débrouille tant bien que mal, et le fameux « système D », alors cher aux Français, doit être mis chaque jour en application. Imprudent aussi de conserver les nombreux tracts en provenance de la France libre.
Comme dans tout le pays, nous écoutions discrètement la radio (qui s’appelait alors la T.S.F.), guettant les fameux « messages personnels » des « Français parlent aux Français ».
En 1943, les bombardements s’intensifient sur les grandes villes. Les sinistres « S.S. » manœuvrent dans la région.
A Tilly, le début de l’année 1944 est assez calme. Un calme relatif, bien sûr. C’est au mois de mai que l’on entend parler d’un éventuel débarquement, quelque part en Normandie...
Enfin, le 6 Juin ! Bien sûr, comme tout le monde, je ne saurai que plus tard, quelle est l’importance de ce jour.
A cinq heures du matin, je suis réveillé par un sous-officier Allemand, qui m’ordonne de prendre un cheval et une charrette et d’aller chercher des armes entreposées dans la salle des fêtes de Bois Jérôme. Deux soldats m’accompagnent. Il fait un temps gris et pluvieux lorsque je reviens à Tilly. Les soldats Allemands semblent inquiets, et je comprends pourquoi : On dit que les Anglais sont en train de débarquer sur les plages Normandes !
Ca y est ! Enfin ! C’est une autre débâcle qui va alors commencer : Celle des Allemands. Mais on le sait, cela ne sera pas sans mal.
Le 6 Août, nous avons la visite de faux résistants.
Le 13, les forteresses volantes bombardent avec intensité autour de Tilly et Panilleuse. Plus de cinquante bombes y seront lâchées pour tenter de couper la nationale 181, mais l’objectif n’est pas vraiment atteint.
Anglais et Américains sont à Vernon les 26 et 27 Août. Ce 27 Août, un dimanche, un drame atroce : Une grand-mère met ses petits enfants à l’abri dans une tranchée. Je me souviens de leurs prénoms : Jacques, Gilbert, Liliane, et un plus petit. La grand-mère va traire ses vaches quand un obus tombe sur la tranchée, tuant sur le coup deux des enfants, et blessant mortellement les deux autres. Ce sont des choses que l’on n’oublie pas !

Le 28 Août, les Anglais sortent des bois de Tilly et arrivent à la « ferme des Ruelles » vers 10 heures...
Ils mettront quatre heures pour traverser Tilly, pour avancer d’un kilomètre, tant ils s’attendent à une forte résistance de la part de l’ennemi.
Mais, pour celui-ci, c’est la débandade.
L’Allemand fuit partout. Il n’a plus aucun matériel, plus de véhicules, abandonnés et aussitôt détruits.
Les fuyards, au passage, mettent le feu aux granges, où la récolte vient à peine d’être rentrée, et bien sûr sera perdue en grande partie. C’est aussi une véritable catastrophe pour M. Chevalier : Toute la récolte incendiée ainsi que la troupe de 350 moutons qui périt dans les flammes. Mon père et moi, qui étions pompiers, nous sommes allés récupérer les cadavres des pauvres bêtes.
Charlie REEVES,
libérateur de Tilly, est venu le 10 Juin 1994,
accompagné de trois camarades,
déposer une gerbe au monument aux morts de Tilly.


* * * * * * * *


Mme SUZE-MIS, elle aussi se souvient... Elle avait 13 ans: Un anniversaire qui n'en est que plus marquant!

Nous habitions en bordure de la nationale 181. Lors de la mobilisation générale, mon père a été rappelé pour garder le « champ de tir », là où se trouve aujourd’hui le LRBA. Sur cette route, devant chez nous, nous avons vu passer les réfugiés qui descendaient du Nord et, en sens inverse, nos soldats qui montaient au front.
En Juin 40, au début du mois, nous partions aussi en exode, destination la Bretagne. Mais le lendemain, les Allemands étaient là.
Mon père a dû remettre à la mairie, les deux fusils qu’il voulait emporter. Nous sommes revenus de Bretagne par le train, sous la mitraille encore, mais cette fois, celle des Anglais.
Notre arrivée à Vernon ne fût pas sans crainte : La ville était en ruines, et nous traversâmes la Seine en barque. La vision de notre maison entièrement pillée fut un cauchemar que je n’oublierai jamais ! Plus rien non plus dans le jardin, et je me souviens encore du plus horrible des repas que j’ai pu faire : On dit que les orties, en légume, ne sont pas plus mauvais que les épinards ou la salade cuite ! Et bien, croyez moi, les orties blanches, même en sauce, que ma mère avait dû nous faire, me restent encore en travers de la gorge !...
Je me souviens aussi d’un manteau et d’une robe que m’avait confectionné une brave femme du village dans... une couverture Allemande prise par mon père. Je pense que cela devait être assez chaud ...
L’appel du Général De Gaulle, le 18 Juin 1940, nous donnait de l’espoir : De l’autre côté de la Manche, on ne nous oubliait pas !
Enfin, le 6 Juin 1944, journée inoubliable, d’autant plus pour moi, anniversaire de mes 13 ans. Et l’on dit que le chiffre 13 ne porte pas bonheur !...
Les alliés avancent. Les forteresses balayent le ciel. L’une d’elles est abattue entre Tourny et Fontenay. Nous avons recueilli chez nous le « radio », un Canadien.
Ma mère lui a fait à manger, et mon père l’a conduit, de nuit, jusqu’au pont de Vernon. Les alliés avancent, et notre route nationale n’est pas très sûre.
Nous passons plusieurs jours dans un souterrain peu confortable. Nous supportons des Allemands blessés, mais, après tout, ce sont des hommes.
Nous soignons aussi deux Anglais prisonniers (avec peut-être, plus de sollicitude). Puis deux Polonais en uniforme Allemand, enrôlés de force, et déserteurs. Grâce à ma mère, ils ont pu échapper aux recherches des « S.S. », en se cachant dans une meule de foin.
Je me souviens aussi de ce char Allemand, un « Tigre », frappé par un obus sur la 181, près de la route de Panilleuse. Les occupants en sont sortis affreusement brûlés, et ont dû se réfugier dans notre cave en attendant leur évacuation, plusieurs heures après.
C’est le 28 Août que nous étions libérés. Mon père est allé au devant des Anglais. Une trentaine d’Allemands l’ont rejoint, déposant leurs armes, les mains sur la tête.

C’était fini ! Peut-on décrire la joie, les rires et les pleurs ?


Dans les yeux de Mme SUZE-MIS, c’est encore aujourd’hui, 50 ans après, que coule l’émotion.

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Monsieur Jean GALMEL, lui, a bien sûr les mêmes souvenirs. Mais il se souvient aussi des difficultés et des anecdotes que l’on peut en retenir, de la circulation à cette époque difficile où, dans ce domaine aussi, le « système D » n’était pas négligeable.

Qui ne se souvient pas de la fameuse « Citroën » la « traction avant », dont certaines roulent encore de nos jours ? L’histoire de cette voiture, extraordinaire de son temps, est très liée à la seconde guerre mondiale, à la résistance, à la libération.
Elle avait été (et serait encore) la voiture des gangsters, celle de la police, celle des polices que nous dirions aujourd’hui « parallèles » et que l’on nommait « milice », celle des officiers Allemands, de la gestapo, mais aussi des résistants aux brassards « FFI ou FFL », bons ou mauvais, nous n’en jugerons plus aujourd’hui.
Si le prix du carburant - une essence qui était alors « ordinaire », car on ignorait, en ce domaine, les termes de « super », ou, moins encore, de « sans plomb » - semblait peu cher, et de toutes façons, bien moins surtaxé qu’aujourd’hui, c’est le produit lui même qui était rare.
Les armées en réquisitionnaient la plus grande part, et, ne l’oublions pas, l’aviation elle même, avec ses moteurs à hélices, ignoraient le kérosène.


Monsieur GALMEL se souvient que, dans le meilleur des cas, les maires des communes se voyaient attribuer mensuellement un bon de 20 litres d’essence. On a également encore en mémoire ces voitures au toit chargé de bouteilles de gaz, alimentées au charbon ou au bois, pour ce système de fonctionnement auquel on avait donné le nom de « gazogène ».
Dans de telles conditions, il est normal que la bicyclette ait été alors le moyen le plus simple et le plus économique pour se déplacer, aussi bien en campagne qu’en ville. Il fut un temps où ces « petites reines » devaient arborer, non seulement une plaque de propriété, mais aussi une immatriculation en bonne et due forme, tout comme la remorque qu’on y attelait pour transporter toute marchandise, ou même une autre personne. Si tout cela n’était pas spécial au village de Tilly, celui ci l’a également connu.
Mais, comme tout véhicule, l’entretien d’une bicyclette devenait difficile.

Il ne s’agissait pas de partir en oubliant la pompe, les rustines, ou la colle, pour réparer les chambres à air, à la condition de trouver un peu d’eau, permettant de déceler le point de crevaison ! Certains, en mal de chambres et de pneus, entouraient les roues de leur vélo avec du tuyau d’arrosage bourré de bouchons. Inutile de décrire le spectacle lorsque le tuyau s’usait !...
Un singulier inventeur avait même fixé à ses jantes, des petits ressorts, et recouvert le tout d’un cerclage en fer, du genre de ceux utilisés sur les tonneaux, ce qui faisait d’inimitables amortisseurs ! Encore le « système D ».
Autres moyens de locomotion, les trains. Ils s’arrêtaient souvent, pour accrocher d’autres wagons, rendant évidemment peu fiables leurs horaires.
En campagne, le cheval et la carriole restaient le moyen le plus sûr.

A Tilly, on se souvient aussi de l’abbé DESPRES, à la soutane hautement patriotique. Le pauvre fut mal averti de l’arrivée des Allemands, et encore moins, plus tard, de celle des Anglais !
On se souvient de la réquisition de sa « 402 ».

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Monsieur MICO lui aussi se souvient :

Les hommes valides étaient réquisitionnés pour planter des pieux dans la plaine. Ces pieux appelés « asperges de Rommel » devaient stopper les actions des parachutistes, et éventuellement des planeurs.
Faisant partie d’un groupe de résistants, allaient en pleine nuit sectionner suffisamment, aux trois quart environ, les pieux qu’ils venaient de planter dans la journée, afin qu’ils puissent tomber à la moindre pression.

Car, on n’oublie pas non plus qu’à Tilly, comme ailleurs, un important mouvement de résistance s’était constitué, donnant ainsi un sérieux coup de main à ceux, qui, le 6 Juin 1944, sont venus libérer la France.
D’autres souvenirs voguent dans la tête de bien d’autres de ces témoins du « mauvais temps », mais nous ne les avons pas rencontrés. A moins qu’ils n’aient rien voulu dire, peut être par pudeur, parce que, souvent, les souvenirs n’appartiennent pas aux autres. Peut être aussi parce qu’ils en ont tellement qu’ils ne savent pas par où commencer. Peut être encore pour ne pas avoir à pleurer de nouveau en se souvenant des êtres chers qui ne sont plus là...
Mais, plus loin que dans ce monde, dans ce quelque part qui existe peut-être ailleurs, aucun d’eux n’oubliera, et tous, dans un message unanime, silencieux mais omniprésent, seront là pour demander à ceux qui leur succèdent :

« Ne recommencez jamais cela ! »




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Nous remercions les personnes qui ont bien voulu nous raconter leurs souvenirs. En particulier :
- Monsieur BOITTE
- Madame MIS
- Monsieur GALMEL
- Monsieur MICO


Ce document a été édité par l’association ECOUTE – SOLIDARITE – PARTAGE
- M. Mme Jean GALMEL
- M. Léon TAILLIEU
- M. René CORDIER
- M. Bernard PAPELOUX
- M. André GUERBOIS
- M. Willy HUGUENEL




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